J'AI TELLEMENT ENVIE DE T'ÉCRIRE

(Extrait)

COUVERTURE SUR LA PLAGE - Cécile Robin

Il est assis sous le ciel. Un ciel gris, triste, indéfinissable, sans couleur, sans lumière, sans éclat, un ciel qu’il ne connaît pas. Pourtant, ce matin d’avril signe une renaissance de la nature avec ses douceurs printanières et son impatience à éclore une nouvelle vie. Il ferme les yeux pour mieux s’imaginer un autre décor, des nuances dans une autre campagne, sous d’autres cieux. Il sait qu’il a déjà vu de verts paysages, senti des odeurs différentes, respiré un air doucereux sortant de terre noire riche et généreuse, frôlé de la paume de la main des épis de blé ondulant sous une brise légère, aimé apprendre et observer sous un autre ciel chaud et lumineux. Ici, cet univers, il ne l’aime pas et d’ailleurs tout ce qui l’entoure, il ne peut l’aimer, ce n’est pas le sien, ce n’est celui de personne, mais il existe, il est bien là et a été créé pour oublier que la vie n’existe plus autre part.

Il a pourtant le même tourment chaque jour depuis son arrivée. Naît une obsession de se creuser les méninges pour ressentir un fragment d’un ailleurs. Continuellement, les doigts de sa main droite tournent dans tous les sens cette large alliance blanche et terne qui est à son annulaire gauche. Sans pensée, sans raison, ce geste est devenu machinal, instinctif. 

       Il se lève péniblement de ces marches en bois mal ajustées, pour rejoindre un groupe de camarades réuni au centre de cette piteuse allée caillouteuse et boueuse pressée entre des dizaines de baraques se faisant face, toutes identiques. Ils sont huit soldats revêtus pour certains de capotes croisées bleu-horizon, pour d’autres de vareuses de même couleur bien ouvertes, faisant apparaître une chemise blanche en coton froissé. Des bretelles à boutons assurent le maintien d’un pantalon dont un petit passepoil de couleur sur le côté indique l’origine de l’Arme. Des bandes molletières en laine et fixées par un lacet entourent les mollets jusqu’aux brodequins en cuir aux semelles cloutées. Sur les cols, quelques pattes de collet rectangulaires font dévoiler encore des chiffres bleu foncé. Quelques-uns portent un calot polo vissé sur la tête, pour les protéger probablement de cette triste fraîcheur matinale qu’ils vont affronter hors du camp. 

       Il aperçoit dans l’allée centrale d’autres attroupements. Ici et là, certains portent des affaires civiles avec des brassards numérotés sur le bras de la veste, des ombres sales et miteuses attendent des ordres vociférés dans une langue qu’il ne connaît pas.

       L’Artiflot s’approche de ses camarades pour sortir de sa torpeur et tente de s’informer des événements récents, tout du moins ont-ils des nouvelles sur quelque évolution ? Cela paraît peu probable et d’ailleurs, qu’en ferait-il, de ces nouvelles, il ne comprend déjà pas ce qu’il fait là !

— Tiens, v’là l’Artiflot ! s’exclame Guichard avec son intonation graveleuse du Nord.

— Tu comptais encore tes doigts ? taquine doucement Albert.

— Peut-être qu’un jour, on en reparlera quand tout redeviendra normal ! répond sèchement l’Artiflot, un peu agacé. Je pourrai, j’espère, tout vous expliquer !

— Ouais, en tout cas, ce n’sera pas aujourd’hui, il faut se préparer à partir. Et merde, ces cabots vont encore nous brailler dessus !

— T’as l’habitude, non ?

— Ben non, ici je n’y arrive pas, j’me le dis tous les jours, on a l’impression de n’être plus rien.

— Oui c’est ça, t’es rien, nous n’sommes que des pauv’ types ! s’exclame avec un demi-sourire Favier souvent surnommé « Cœur vaillant » par bon nombre, un surnom qu’il accepte volontiers. Cependant, l’Artiflot évite de l’appeler ainsi, ne sachant pas quelle raison ont poussé les autres à l’attifer de cette manière. Un acte de courage ?

— Combien de temps à tenir dans ces casemates ? Ces pruscos vont nous faire crever de faim !