ESCAPADE FATALES

(Extrait)

COUVERTURE SUR LA PLAGE - Cécile Robin

(EXTRAIT) CHAPITRE 1

En ce samedi de janvier 2013, Alicia était allongée sur son canapé et suivait avec intérêt une émission télévisée consacrée aux animaux. Un rayon de soleil qui, au passage, affleurait ses cheveux, la contraignait à cligner des yeux pour atténuer la gêne qu’il lui occasionnait. La semaine écoulée lui avait donné des ailes et elle semblait imprégnée d’une douce sensation euphorique. En temps ordinaire, elle aurait déjà téléphoné plusieurs fois à ses deux amies, mais là, c’était impossible.

Elles se connaissaient depuis le cours préparatoire et avaient fréquenté les mêmes établissements scolaires. Leurs cursus universitaires respectifs étaient à peu près identiques. Prénommées respectivement Albane, Agathe et Alicia, elles s'étaient tout naturellement affublées du sobriquet « les trois A ». Les disputes et les brouilles ne faisaient pas partie de leur quotidien. À sept ans, elles avaient déclaré, après s’être coupé le petit doigt en signe de serment de sang, « une pour trois et trois pour une - quoi qu’il nous en coûte, nous serons toujours unies ». À dix-huit ans, elles avaient renouvelé cette promesse.

Des divergences de toute nature auraient pu surgir au fil du temps, mais les filles se complétaient divinement. L’attrait pour le sexe masculin ne les avait jamais séparées et, là encore, Dieu, s’il existe, les avait protégées de toute tentation inappropriée. Albane l'aînée n'appréciait que les bruns aux yeux noirs qui l’emportaient en rêve vers l’Andalousie, où elle s’imagi-nait virevolter dans les bras d’un danseur de flamenco.

Agathe, quant à elle, fondait littéralement pour les rouquins. Elle avait coutume de dire que leurs micros taches étaient des soleils miniatures et que leurs tignasses flamboyantes ressemblaient aux flammèches d’un bûcher. Alicia n'aimait que les blonds à la pupille bleutée. L’or de leurs chevelures la comblait d’aise et en se plongeant dans leurs regards, elle avait l’impression de se noyer dans une mer d’azur. À vingt-huit ans et malgré de nombreuses aventures plus ou moins intéressantes, aucune d’elles n’avait trouvé chaussure à son pied et elles restaient célibataires. Bien que n’y croyant guère, elles attendaient le prince charmant qui, malheureusement, n’était pas encore venu… jusqu’au lundi précédent.

Après une licence en Ingénierie du Patrimoine immobilier, Alicia avait trouvé assez facilement un emploi au sein d’un Syndicat de copropriété à Rochefort. Au bout de deux ans, la direction lui proposa la responsabilité de la gestion de plusieurs divisions condominium, réparties sur le littoral charentais et le pays Rochefortais. Ce faisant, elle jouissait d’une certaine liberté pour l’organisation de son travail et en profitait largement.

Elle déjeunait souvent dans les restaurants côtiers pour déguster avec béatitude les saveurs enchanteresses de la cuisine locale.

Le lundi précédent, la rencontre avec plusieurs propriétaires d’une résidence située à Châtelaillon la conduisit, à l’heure méridienne, vers l’enseigne du Saint-Victor, un havre de paix où elle put goûter avec félicité la chaude ambiance du lieu. Grande et svelte, elle n’éprouvait nul besoin de se nourrir uniquement de salades. Elle préférait se délecter de fruits de mer et de céteaux. Une jeune femme non accompagnée attire invariablement l’attention et, à cette époque de l’année, peu de tables étaient occupées.

En attendant le serveur, elle jeta un coup d’œil sur les convives présents dans la salle, puis se plongea dans la lecture des messages reçus sur son mobile. Mis à part un rendez-vous annulé, une demande de renseignements sur les travaux dans une résidence et une publicité, Alicia n’enregistra rien de particulier. Son attention se relâcha, et en relevant la tête, son regard croisa celui d’un homme assis à la table voisine. Elle eut la vision soudaine et furtive d'une chevelure dorée et d’un sourire magnifique. Il l’observait avec une telle intensité qu’elle sentit quelque chose de chaud s’ouvrir et éclore avec violence au plus profond de son être. Son cœur s’emballa sans qu’elle en contrôle les battements.

Elle réalisa qu’elle devait se ressaisir, et ce, dans les plus brefs délais. Heureusement, le garçon de salle lui apporta son plat ; elle en profita pour faire diversion. Sauvée de cette vision surréaliste, elle resta le nez plongé dans son assiette en attendant le dessert. Les méandres de son subconscient l’entraînaient dans des rêveries tortueuses, dont elle avait bien du mal à se débarrasser.

— Bonjour, vous permettez que je me joigne à vous pour le café ?

Elle était tellement éloignée du monde actuel qu’elle sursauta assez violemment et observa son interlocuteur, sans doute d’un air ahuri, puisqu’il ajouta immédiatement :

— Désolé de vous avoir effrayée !

— Non, non, ce n’est rien.

— Puis-je m’asseoir ?

— Je vous en prie !

Bien qu’un peu déstabilisée, la jeune femme prît conscience de l’état second dans lequel elle se trouvait. Elle osait à peine le regarder, retardant ainsi le moment où ses prunelles bleues pailletées de marron croiseraient les siennes.

— Vous sembliez tellement inaccessible et lointaine que j’ai eu envie de vous ramener à la réalité !

— Oh, vous savez, j’ai l’habitude de déjeuner seule. J’en profite pour laisser mes pensées vagabonder.

Elle n’allait pas lui dire, tout de go, que sa simple apparition l’avait subjuguée. Elle devait conserver un minimum de décence et de maîtrise si elle ne voulait pas être classée parmi les aguicheuses. Elle décida cependant de le regarder droit dans les yeux et remarqua sa bouche aux lèvres gourmandes. Un sentiment de honte l'envahit, telle une écolière prise en flagrant délit de tricherie au cours d’un contrôle hebdomadaire. Elle sortit de sa torpeur lorsqu’il s’adressa de nouveau à elle :

— Vous venez souvent dans ce restaurant ?

— Oui, assez régulièrement. J’apprécie cet endroit. Assise bien au chaud derrière la fenêtre, j’admire le soleil qui darde ses rayons sur l’océan. C’est un véritable enchantement, surtout en janvier.

— Seriez-vous poétesse ?

— Non, mais j’aime notre belle langue de Molière.

Alicia détourna légèrement la tête afin qu’il ne s’aperçoive pas de la rougeur qui enflammait ses joues. Elle pesta intérieurement contre cette capacité physiologique du cœur qui, face à une forte émotion, peut s’arrêter brièvement pour repartir de plus belle et propulser le sang en force dans les artères en provoquant temporairement des colorations accentuées et incontrôlables du visage.

Pour se donner une contenance, elle souleva lentement sa tasse à café avec la même excitation que celle d’un épicurien. Un long silence s’installa, bercé simplement par le ressac de l’océan dont le bruissement, par la fenêtre entrouverte, arrivait jusqu’à eux. Le serveur leur apporta la note et, comme dans un rêve, ils se dirigèrent ensemble vers la sortie.

L’instant magique s’était estompé. L’homme prit l’initiative de se présenter :

— Je m’appelle Georges-Marie Cuvillier. Je travaille dans une banque suisse à La Rochelle. Tenez, je vous laisse ma carte. Si vous avez besoin d’une aide financière, n’hésitez pas à me téléphoner.

— Merci ! Si vous avez un problème de logement, prenez contact avec moi, lui répondit-elle sur un ton légèrement amusé. Vous demanderez simplement Alicia Van Bonrens. Je suis employée chez un syndic de copropriété.

— Je vois que vous avez le sens de la répartie !

— C'est nécessaire si l’on ne veut pas être déstabilisée. Au revoir… Et à bientôt peut-être ?

couverture-recto-escapades-fatales

Escapades fatales

edilybris

17,00 €