LE COQ CHANTE ET LA MAFIA S'INVITE

(Extrait)

COUVERTURE SUR LA PLAGE - Cécile Robin

(EXTRAIT) CHAPITRE 1

malfrat-2Parvenue au terme d’une activité profession-nelle passionnante, France Maraudes décide de revenir vivre sur la terre de ses ancêtres. Née à Rochefort-sur-Mer le 2 octobre 1970, elle n’a jamais oublié tous ces moments empreints d’une grande tendresse passés auprès de ses parents, importants propriétaires ruraux, domiciliés à Saint-Laurent-de-la-Prée.

Dès son plus jeune âge, elle les accompagne sur les ruages bordés de canaux où les herbes sauvages et les joncs ploient doucement sous la brise légère. Munie de cuissardes pour ne pas « encasser », après avoir franchi la Basse Roche, la demoiselle arrive au bord de la Charente et se rappelle les réflexions de sa chère maman :

— François 1er a dit que c’était le plus beau fleuve de France, souviens-t’en toujours. De par le monde, tu ne verras jamais rien d’aussi reposant.

— Oui...

— Je t’emmènerai bientôt au Musée du Louvre. Tu y admireras les toiles de Corot dont plusieurs représentent le paysage charentais.

Comme tous les enfants, elle enregistre les informations sans y attacher une grande importance. Ces derniers ne remonteront à la surface que bien plus tard.

France traverse souvent les limites de la commune de Fouras. Après avoir serpenté sur la rue des Marais, elle reste de longues minutes au bord de l’estuaire, regarde au loin l’île Madame, et laisse ses pensées s’envoler. Elle se remémore ses jeunes années.

***

malfrat-3Depuis son inscription à la Sorbonne, France cohabite avec Pascal qui fréquente les mêmes cours qu’elle. Si le garçon l’apprécie, il aime également plaire à toutes les filles qui gravitent autour de lui. Ce comportement agace la jeune femme. Elle décide de se montrer plus attentive. Après être venue passer quelques jours de vacances auprès des siens, elle avance son retour d’une journée afin de surprendre son « chéri ». En ouvrant la porte de l’appartement, elle entend des roucoulements très particuliers, et aperçoit Pascal chevauchant sa meilleure copine.

Elle entre dans une colère terrible, casse de la vaisselle en la jetant sur eux. Pour se soustraire à sa furie, les deux amants se sauvent dans le hall. Un voisin compatissant les recueille et appelle la police. Arrivées rapidement sur place, les forces de l’ordre invitent France à se calmer. Ils sont obligés de la menacer de l’emmener au commissariat. Toujours à moitié nus, les « fautifs » attendent leurs vêtements éparpillés sur le sol de la chambre, afin qu’ils puissent se rhabiller. Les locataires commentent allègrement cet épisode pour le moins scabreux.

France reprend lentement ses esprits, mais dès le départ des agents, elle lance leurs nippes, sacs et divers accessoires personnels par la fenêtre du troisième étage. Fort heureusement, aucun passant ne circule à ce moment-là. Le couple, simplement recouvert de peignoirs prêtés par les voisins, descend les escaliers pour tout récupérer.

Dans la soirée, Pascal, sans doute certain de son ascendance sur la jeune fille, tambourine à la porte pour rentrer au bercail, mais que nenni, elle ne l’entend pas de cette oreille.

En attendant que les choses se calment, il demande l’hospitalité à un de ses camarades. Le lendemain, France l’informe que ses affaires, jetées pêle-mêle dans une valise, sont déposées dans le local à ordures ménagères. Cet homme, trop sûr de lui, avait juste oublié que la location était au nom de France. Malgré ses regrets, elle ne cède pas. Il se retrouve alors à la rue. Heureusement, la fin de l’année universitaire approche, elle revient au bercail, titulaire d’un doctorat en physique et photonique.

France décide de s’inscrire à la California Institut, université privée américaine très prisée, créée en 1891. Situé à Pasadena dans la banlieue de Los Angeles, en Californie, cet établissement se distingue dans les domaines de la science, de la technologie et l’ingénierie. France ira donc rejoindre les deux mille sept cents étudiants déjà enregistrés sur ce campus.

Pendant ses congés, pour chasser de son esprit cette douloureuse histoire, elle parcourt pendant des heures les chemins de sa commune. Elle admire les animaux paissant tranquillement dans les prairies, transformées régulièrement en bourbiers. Arrivée à l’embouchure de la Charente, France pense que, de l’autre côté de l’océan atlantique, une vie différente l’attend. La suite des évènements lui donnera raison.

La jeune charentaise aime ce village et sa douceur de vivre, mais souffre d’une certaine réserve affichée à l’égard de sa famille. Elle en discute souvent avec ses parents.

— Toutes ces vieilles histoires, pourquoi ne pas les oublier ?

— Lorsque cela touche la terre et l’argent, lui répond son père, les rancœurs remontent à la surface. Tu dois apprendre à en faire abstraction.

coq2

***

Le patronyme de Maraudes est souvent galvaudé et remplacé par Volnoré (voleur d’Honoré). L’implantation de cette famille dans ce village date de 1648, période où les hommes du petit peuple vivaient de peu.

Comme beaucoup de gens à cette époque, les Maraudes chapardaient de temps en temps pour survivre. En 1789, Honoré Maraudes prend fait et cause pour les révolutionnaires et lutte contre les Chouans, royalistes convaincus. Avec une bande de coquins, il sillonne les contrées aunissoises et saintongeaises, pillant allègrement. À partir de mi-1792, pro-Robespierre, mais surtout voleur, il accentue encore ses razzias chez les hobereaux. Sentant le vent tourner, pendant les six ans qui suivent, il fait profil bas et commence à acquérir quelques lopins de terre ainsi que des bovins de race limousine. Les habitants se posent toujours la même question :

— Où trouve-t’i cette avoène ?

Bien entendu, ils se doutent bien que les interventions des années précédentes chez les nantis lui ont permis de se remplir les chausses.

malfrat-5La lutte contre l’absolutisme et la liberté de l’Homme ne font pas partie de ses aspirations. De 1789 à 1795, comme ses amis, il veut en découdre avec l’autorité seigneuriale et se venger de siècles de soumission et d’exploitation. Associé à Isidore et Toussaint, deux margoulins du même acabit, il tue, vole, et s’enrichit en puisant dans les coffres des châteaux et des maisons bourgeoises abandonnées. Bizarrement, après une opération musclée contre des noblaillons de Rochefort et de Saintes, il revient seul. Personne ne connaît les raisons de la subite disparition de ses deux acolytes. Honoré les a-t-il supprimés ou ont-ils péri au cours de cette expédition ? Le mystère demeure entier. Dans ces petites communes rurales, rien ne reste secret bien longtemps. Ses congénères apprennent que Maraudes, affublé maintenant du surnom de Volnoré, se rend régulièrement à La Rochelle pour y rencontrer un agent d’une banque commerçante. Installé sur une carriole conduite par un magnifique percheron de couleur fauve, il parcourt en deux heures les vingt-six kilomètres séparant les deux villes. Il rentre le soir, un peu éméché, mais content, la besace remplie de deux sols. Après 1800, les pièces de vingt et quarante francs en or les remplacent. Sans instruction, comme tous les manants de l’époque, Maraudes ne manque cependant pas de jugeote et refuse de transformer son magot en assignats. Bien lui en prend, car cette monnaie est abandonnée en 1795. Il puise régulièrement dans sa cassette, cachée dans un endroit très particulier. Suspicieuse, dès le début, son épouse Hortense le suit, et comprend les raisons du nettoyage à grande eau de ces précieuses pièces, mais elle ne dit mot.

Elle se promet qu’un jour, elle s’y servira. Il suffit de se montrer patiente et d’attendre le bon moment. Cela la vengera de ce margoulin qui n’hésite pas à la frapper quand il en a un petit coup dans le nez.

La fortune des Maraudes date donc de cette époque, au cours de laquelle Honoré achète, au fur et à mesure, la presque totalité des alentours. Fier de son cheptel composé de plusieurs dizaines d’ovins et de bovins, il attire bien entendu la convoitise et l’envie. Il démolit son ancienne maison en bois et construit une belle demeure en pierre de Crazannes, à deux étages avec grenier. Il n’en profite pas longtemps, car en 1807, on le retrouve mort, égorgé et noyé dans le chenal de Terre Noire. La gendarmerie nationale à cheval, qui remplace la maréchaussée depuis 1791, lance une enquête. Elle ne s’embarrasse pas de travail inutile, et classe l’affaire. Des bruits courent au sujet de l’implication de la femme et du fils, mais quant à le prouver ! Et puis, le voisinage commente cet acte de manière très explicite :

— Un cul salé d’moins, o’y’a qu’son zgueil qui fait pas zire sa fumelle.

En 1809, une tuberculose foudroyante emporte Hortense qui n’a pas le temps de révéler la cachette du trésor. L’ensemble de la famille entreprend de vastes recherches, mais se déclare vaincue. Le mystère demeure entier et la quête du magot hante toujours ses descendants.

Justin, l’aîné de la fratrie de huit enfants (cinq sont décédés en bas âge) assure la relève, et l’exploitation prospère. Imbu de lui-même et soucieux d’afficher son opulence, il ajoute une tourelle à la bâtisse ainsi que de nombreuses dépendances. En 1831, alcoolisé et très diminué, il meurt dans une prairie, embroché par la corne d’un bouc devenu fou. Les générations suivantes qui se sont lancées dans le maquignonnage continuent de s’enrichir, et ce, jusqu’au milieu du XXe siècle.

Louis Maraudes, né en 1943, dernier descendant mâle, n’a pas l’intention de marcher dans les pas de ses ancêtres. Passionné d’oiseaux, et malgré l’opposition des anciens, il entreprend des études d’ornithologie. En 1966, son diplôme obtenu, il réintègre le domaine et s’installe en qualité de guide, profession peu courante à cette époque. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, ses revenus s’avèrent presque inexistants, mais les ressources de l’exploitation lui assurent un certain confort. En 1967, bénéficiant d’un report d’incorporation, il rejoint la base aérienne 721 de Rochefort pour y effectuer son service militaire. En 1969, il se marie avec Gisèle qui exerce le métier d’institutrice. Au grand dam des parents, elle décide de continuer de travailler. Chez les Maraudes-Volnoré, la femme demeure à la maison pour veiller sur le sexe dit supérieur. Le clan considère cette union comme une véritable catastrophe.

Au début de 1969, la grippe asiatique entraîne un million de morts dans le monde, les anciens n’en réchappent pas. Le couple ne les pleure pas longtemps et cache difficilement son soulagement. Enfin libres !

Quelques mois plus tard, la naissance de France les comble de joie. Dans la foulée, les prairies sont mises en fermage. Louis conserve une trentaine d’ovins et de bovins, simplement pour le plaisir de les regarder lors de ses promenades bucoliques. Les autres animaux sont confiés à des exploitants agricoles voisins. Chacun y trouve son compte.

Le fait de transférer la gestion de leurs biens à autrui les libère des contraintes, mais génère moins de revenus. Malgré la diminution de la richesse d’antan, les ressources leur assurent une vie sans problèmes financiers. Ils évoquent parfois le trésor enfoui, mais peu leur importe. Louis parcourt les marais pour admirer les aigrettes, bécasses, hérons, canards, bernaches, butors étoilés et des dizaines d’espèces différentes qui s’ébattent dans ces endroits. Il donne quelques conférences et guide des amateurs égarés. Gisèle continue d’enseigner tout en veillant sur l’éducation de leur fille, passionnée dès son plus jeune âge par la biologie et la technologie. L’informatique viendra plus tard.malfrat-4

le-coq-chante-et-la-mafia-s-invite-version-retenue-04022022

Le coq chante et la mafia s'invite

edilybris

18,00 €