Sur la plage abandonnée

(Extrait chapitre 1)

COUVERTURE SUR LA PLAGE - Cécile Robin

Le ciel est gris. Un temps à rester au lit, un temps à rêvasser.

Charlotte s’étire, savourant la douceur des draps sur son corps dévêtu. Elle a posé sa journée sur un coup de tête avec l’envie de prendre du temps pour elle.

Une odeur de café flotte dans l’air. Elle provient certainement de l’appartement de son voisin et ami, Alexandre. Un coup d’œil à son réveil ; il est presque dix heures. Il doit être parti travailler depuis au moins deux heures.

Elle sourit au souvenir de la conversation qu’ils ont eu la veille. Il lui a annoncé d’une voix teintée d’émotion et de fierté qu’il a acheté son local et va être enfin son propre patron dans sa boutique d’antiquités.

L’évocation du patron la fait grogner.

Le sien a été d’une humeur massacrante ces derniers jours. Il trouve toujours quelque chose à redire sur son travail : elle s’égare selon lui dans des questions inutiles durant les interrogatoires et ses comptes rendus sont trop détaillés…

« Les faits ! Les faits !!! » Voilà ce qu’il lui martèle tout au long de la journée. En attendant, c’est bien grâce à son souci du détail qu’elle a résolu sa dernière enquête. Mais ça, l’adjudant-chef Antoine Choret ne le reconnaîtra jamais.

Elle sent de nouveau cette tension au niveau de la nuque. Assez ! Elle n’a pas posé une journée de repos pour ressasser. Une douche chaude devrait la détendre et elle sera prête à faire du tri dans les livres récupérés chez ses parents.

Entrant dans la salle de bains, elle allume le robinet de la douche et s’observe dans le miroir. La silhouette nue face à elle lui rappelle bien ses trente-quatre ans. Elle se regarde d’un œil critique : finie la souplesse de la peau, quelques cicatrices la marquent désormais.

Charlotte passe sa main sur sa poitrine, déclenchant un frisson. Depuis quand n’a-t-elle pas senti la caresse d’une main d’homme sur sa peau ? Il y a bien eu ce type dont elle avait oublié le nom rencontré dans un bar, il y a quelques semaines. Mais l’étreinte sous la porte cochère n’a été que pour assouvir un besoin animal, une question de survie presque.

Elle doit se rendre à l’évidence, elle ne parvient pas à oublier Vincent. Elle se souvient encore de l’effet que faisait son odeur sur ses sens et de la façon à la fois tendre et avide qu’il avait de lui mordiller le cou.

Elle pousse un soupir et se glisse sous la douche, laissant l’eau s’écouler sur elle. Alors qu’elle se rince, la sonnerie du téléphone fixe résonne dans l’appartement. Qui donc peut encore appeler sur cette ligne ?

Cet appel semble insistant et même impérieux. Avec un froncement de sourcils, elle attrape sa serviette, s’en entoure et va décrocher le combiné. À peine celui-ci décroché, elle entend un flot de paroles s’apparentant plus à un aboiement qu’à des mots intelligibles. Nul doute quant à l’identité de son interlocuteur…

— Bonjour, mon adjudant-chef ! Que me vaut le plaisir de votre appel ?

Alors que je suis en repos, aurait-elle aimé ajouter.

— … Annuler votre jour de congé… ne pas pouvoir compter sur son équipe… Où donc est passée cette empâtée ? Un corps retrouvé sur la plage… Résultat, vite ! … devriez déjà être là-bas.

Puis, soudain, un « bipbip » qui retentit.

Abasourdie par ces mots, à mille lieues de cela, la jeune femme réalise que sa journée de repos est terminée sans avoir vraiment démarré.

Retenant quelques grossièretés qu’elle se sait incapable de prononcer devant son supérieur, elle retourne dans la salle de bains pour finir de s’essuyer. Elle enfile sa tenue de service, regrettant de ne pouvoir rester en jogging.

Elle avait prévu de regarder la pile de livres que sa mère lui a prêtée et de débuter la lecture de l’un d’entre eux, choisi selon l’inspiration du jour. Voilà qui est fichu !

Passant dans la cuisine, elle soupire à la vue du pot de miel et du pain complet dont elle ne pourra pas profiter. Elle attrape une banane qu’elle jette dans son sac et claque la porte de son logement après avoir récupéré son arme de service.

Au moment de démarrer son véhicule, elle réalise qu’elle n’a ni son portable professionnel ni son équipement. S’il lui arrive de les emporter lorsqu’elle est en permission, elle s’est dit la veille que, pour un seul jour, ce n’était pas nécessaire de s’encombrer.

Forcément, pour une fois qu’elle ne les prend pas, Antoine l’appelle pour la faire revenir… Il ne lui a d’ailleurs pas précisé à quel endroit se rendre. Non, se reprend-elle. Je ne lui ai pas demandé. Évidemment, cela ne peut être que sa faute. Le chef ne se remettra pas en question.

Elle va donc se rendre prestement à la gendarmerie de Rochefort. Charlotte ne réside pas sur le site de la brigade comme les autres, car il y a une pénurie de logements concédés par absolue nécessité de service. Elle doit pouvoir y être dans les meilleurs délais à tout moment.

Elle le sait, y passer sera signe de non-professionnalisme pour son chef. Un gendarme se doit d’être prêt à tout. Elle n’a pas de doute sur la question. Elle va encore une fois le décevoir.